Le 18 mai, le souverain se prononcera sur la proposition de salaire minimum généralisé de 4’000 francs de l’Union syndicale suisse. Pour bien des gens, cette somme représente un seuil au-dessous duquel il n’est pas permis de descendre. « Et chacun doit pouvoir vivre de son salaire », entend-on fréquemment. Difficile d’être opposé, mais est-ce vraiment la bonne solution ? N’y aura-t-il que des gagnants, ou aussi des perdants ? La question mérite d’être examinée de plus près.
Faut-il rejeter le principe de salaires minimaux ? Non, en aucun cas. Fixer des salaires minimaux est utile et protecteur pour les salariés. Certaines branches ont ainsi introduit des minimas, pour éviter une concurrence potentiellement problématique entre travailleurs frontaliers et indigènes. Dans d’autres branches, les conventions collectives existent de longue date et fixent aussi des minimas. Comme elles sont le fruit de négociations entre employeurs et syndicats, les intérêts des entreprises et des employés sont pris en considération. Le canton de Vaud, ainsi que le rappelait le conseiller d’Etat Philippe Leuba, compte 13 conventions collectives de travail (CCT) prévoyant des minimas inférieurs à 4’000 francs. On est autorisé à penser que les syndicats qui les ont signées n’ont pas pour autant trahi les intérêts des salariés. Tout au contraire, ils ont accepté des montants adaptés aux spécificités de la branche ou de la région.
Solution unique, problèmes multiples
La principale question que soulève l’initiative est la suivante : pourquoi les syndicats ont-ils décidé de réclamer un minimum uniforme pour toute la Suisse et pour toutes les branches économiques ? Chacun est conscient des différences qui existent entre le petit commerce de détail et les grandes chaînes de distribution par exemple, ces dernières pouvant en principe se montrer plus généreuses. De même, chacun connaît les différences régionales en matière de coût de la vie. On est beaucoup moins à l’aise avec 4’000 francs dans les villes de Genève ou de Zurich, que dans des petites agglomérations du Jura ou du Valais. On se loge à bien meilleur compte dans ces dernières par exemple. Comment dans ces conditions le minimum de 4’000 francs pourrait être le dénominateur commun pour toute la Suisse ?
N’oublions pas non plus les discussions concrètes qui sont en cours à ce propos dans les cantons. Dans le Jura, le gouvernement a proposé un minimum de 3’020 francs pour le commerce de détail, pour mettre fin à des cas jugés abusifs. Dans le canton de Neuchâtel, le gouvernement propose un plancher cantonal à 3640 francs. Ces chiffres ne tombent pas du ciel, contrairement aux 4’000 francs réclamés par l’initiative de l’USS. Ils sont plus proches de la réalité du terrain.
Quels effets sur les travailleurs ?
Quelque 330’000 travailleurs touchent actuellement moins des 22 francs de l’heure réclamés par l’initiative. En proportion de l’ensemble des salariés, c’est environ 8%. Les branches concernées sont notamment l’hôtellerie et la restauration, les services à la personne, les fleuristes ou pépiniéristes, le commerce de détail ou encore l’agriculture. Des entreprises industrielles sont aussi concernées, mais plutôt dans des régions périphériques.
On peut imaginer qu’en cas d’acceptation de l’initiative, des entreprises qui ne sont pas trop éloignées des 4’000 francs pourront franchir le pas. Et les salariés concernés en profiteront dans la foulée. Mais qu’adviendra-t-il pour les autres ? Si les salaires doivent être augmentés de plusieurs centaines de francs par mois, comment réagiront les employeurs ?
Pour les personnes les moins formées, celles qui peinent à décrocher un premier emploi ou celles qui cherchent à réintégrer le marché du travail, après une période de chômage par exemple, l’initiative dressera un obstacle insurmontable. Si le salaire d’engagement d’un jeune sans expérience ni formation doit être augmenté de plusieurs centaines de francs pour passer, par hypothèse, de 3400 francs à 4’000, pense-t-on sérieusement que ce jeune sera engagé ? L’entreprise lui préférera certainement une personne formée et expérimentée, qu’elle ira peut-être même chercher à l’étranger. Des gens, qui vivent chez nous, vont ainsi rester sur le carreau, au lieu de s’insérer ou se réinsérer sur le marché du travail.
Pensons aux remontées mécaniques par exemple. Cette activité représente une rémunération principale pour les employés à l’année, mais aussi un gain complémentaire utile pour d’autres personnes. Un agriculteur peut ainsi compléter son revenu en hiver et tendant les arbalètes. Peut-être ne touchera-t-il pas un salaire horaire de 22 francs. Mais peu lui importe : il acceptera un salaire même inférieur, qui représente un gain complémentaire utile. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’une petite station de sports d’hiver, si elle devait augmenter les salaires et donc ses prix, survivrait à la concurrence de domaines skiables plus grands et mieux équipés.
Les initiants estiment qu’un salaire inférieur à 4’000 francs est indécent. On peut se demander si cet adjectif est bien choisi, car il stigmatise, d’une certaine façon, les personnes aux revenus modestes. Bien entendu, il faut lutter contre les salaires trop bas. Les mécanismes en place peuvent encore être renforcés. Et il faudrait aussi que la proportion des bas salaires diminue encore. Mais il serait bien plus dommageable que le salaire minimum à 4’000 francs soit imposé à toutes les entreprises et toutes les régions de Suisse. Il signifierait dans bien des cas une fermeture du marché du travail et aurait un effet boomerang sur les travailleurs les plus précaires.
Dominique De Buman
Vice-président du PDC Suisse
Conseiller national PDC Fribourg